Les rigoles royales

Publié par CSMV - 01 mai 2009

Louis XIV devient roi en 1661 et décide de s’installer à Versailles. Il crée de toutes pièces le nouveau château, entouré d’un vaste parc qu’agrémentent des centaines de fontaines, bassins et pièces d’eau. Les besoins en eau sont colossaux, mais celle-ci est rare à proximité immédiate du château.

Pendant plus de vingt ans, les ministres et les ingénieurs du Roi Soleil multiplient les projets audacieux pour tenter d’amener toujours plus d’eau à Versailles. Les grands travaux menés à cette époque mobilisent des dizaines de milliers d’ouvriers, et donnent aux Yvelines un nouveau visage.


Sur le plateau de Maurepas, sont aménagées deux rigoles qui assurent la collecte des eaux de ruissellement, ainsi qu’un bassin de retenue (l’étang des Bessières) et un aqueduc souterrain. Grâce à ce nouveau réseau de drainage, le plateau imperméable et marécageux se transforme en terre fertile où l’agriculture peut se développer.

Un peu d’histoire…

Les immenses besoins de Versailles

Le château de Versailles reprend l’emplacement d’un modeste pavillon de chasse datant de Louis XIII. Faute de source à proximité, ce bâtiment était alimenté par une pompe mue par un cheval, qui relevait les eaux de l’étang de Clagny (asséché, c’est désormais un des quartiers de la ville de Versailles).

L’augmentation de la capacité de pompage et la construction de réservoirs à proximité immédiate du château ne font que partiellement face aux nouveaux besoins. Ainsi, lors des premières « Grandes eaux » le 17 avril 1666, il est impossible d’activer tous les jeux d’eau en même temps. Une horde de fontainiers est mobilisée pour ouvrir les vannes sur le trajet du roi et les fermer après son passage. De nombreux chantiers sont donc ouverts, sous la direction de Colbert.

Le bosquet des trois fontaines, parc du château de Versailles
Le bosquet des trois fontaines dans le parc de Versailles
Archives départementales des Yvelines, collection Malleray

Le premier grand projet consiste à capter les eaux de la Bièvre (dont la source se situe aujourd’hui au centre ville de Saint-Quentin-en-Yvelines). En 1670 le Moulin de Launay est mis en service ; c’est une gigantesque pompe actionnée par un moulin à eau, doublée dès l’année suivante par une série de cinq moulins à vent. Cette installation remonte l’eau depuis l’étang du Val jusqu’au sommet de la colline de Satory, d’où elle redescend par gravité vers le château.

Dans le même temps, un réseau de drainage collecte toutes les eaux venant du nord de Versailles (Le Chesnay, La Celle-Saint-Cloud, …). Des pompes toujours plus puissantes, actionnées par toujours plus de chevaux, permettent de mettre l’eau sous pression pour la faire jaillir dans les pièces d’eau.

Malgré ces efforts, l’eau manque toujours : l’étang de Clagny menace de s’assécher et les jets d’eau ne peuvent toujours fonctionner que par intermittence.

Pierre-Paul Riquet, le bâtisseur du canal du Midi, propose alors de détourner une partie de la Loire pour l’amener à Versailles. L’abbé Jean Picard, inventeur de la lunette à visée des géomètres et spécialiste du nivellement (la mesure des altitudes) montre que cette entreprise était irréalisable, le niveau de la Loire au lieu de captage proposé étant inférieur de plusieurs mètres à celui du parc.

Les rigoles à l’assaut du plateau

Les relevés menés par l’abbé Picard sur le plateau de Trappes et en direction de Rambouillet prouvent qu’il est par contre possible de réaliser un réseau de drainage, dont les eaux s’écouleront par gravité vers le parc de Versailles.

En 1677 et 1678 sont creusés l’étang de Trappes (actuelle base de loisirs de Saint-Quentin-en-Yvelines) et les deux étangs de Bois-d’Arcy et Bois-Robert (tous deux asséchés au début du XIXème siècle). Un premier réseau de rigoles (rivières artificielles) et d’aqueducs les relient à la Pièce d’eau des Suisses, le grand plan d’eau situé entre le château de Versailles et la colline de Satory.

Plan des étangs de Trappes et de Bois-d'Arcy
Plan des étangs de Trappes et de Bois d’Arcy
Archives départementales des Yvelines, service des eaux

Un second ensemble de rigoles et d’étangs est creusé entre 1679 et 1685 sur le plateau de Saclay. L’aqueduc de Buc (« Les Arcades de Buc ») assure le franchissement de la vallée de la Bièvre. Dans le même temps, les travaux de la Machine de Marly commencent en 1681. Ses gigantesques pompes, mues par un moulin sur la Seine, réalisent l’exploit d’élever les eaux du fleuve de 165 m. La Machine en service en 1685, mais son rendement est trop faible pour satisfaire les besoins.

A la demande du ministre Louvois, Philippe de la Hire, disciple de l’abbé Picard, reprend en 1684 et 1685 l’extension du premier réseau de rigoles, en amont de l’étang de Trappes. Cet ensemble est dit « réseau gravitaire supérieur » car il amène les eaux par gravité au niveau des terrasses du château. Il se compose d’un canal principal nommé « Lit de rivière » dans lequel se déversent des rigoles affluentes, selon un schéma en arêtes de poisson.

Ce nouveau chantier voit le creusement de l’étang du Mesnil-Saint-Denis (étang des Noés) et des étangs de Hollande. La rigole de Maurepas, qui vient se jeter dans l’étang des Noés, a été réalisée à cette époque. Le Lit de rivière s’étend jusqu’à l’étang de la Tour, à Vieille-Eglise-en-Yvelines (près de Rambouillet).

Plan des rigoles en 1812
Plan général des étangs et des rigoles en 1812
Archives départementales des Yvelines, service des eaux

L’échec de la ruée vers l’Eure

Poursuivant son travail de nivellement, La Hire détermine que la source de l’Eure est plus élevée que le parc de Versailles. Il convainc Louvois de faire creuser un canal depuis Pontagouin, près de Chartres, jusqu’à l’étang de la Tour, où les eaux de l’Eure pourront rejoindre le Lit de rivière.

Le projet de La Hire et Louvois prévoit plusieurs passages en tunnel, des traversées de vallées en siphon, des kilomètres d’aqueducs… Point d’orgue du dispositif, l’imposant aqueduc de Maintenon doit marquer doublement les esprits, à la fois par ses trois niveaux d’arcades d’inspiration romaine, et par son emplacement, au milieu du parc de Madame de Maintenon, l’épouse morganatique de Louis XIV.

Louvois nomme Vauban pour diriger cet immense chantier pour lequel vingt deux mille soldats sont mobilisés en 1686. L’ingénieur militaire s’acquitte de la tâche à contrecœur, et c’est pour lui un soulagement quand la guerre de la Ligue d’Augsbourg et l’assèchement des finances du royaume mettent fin aux travaux en 1688, alors que seul le premier niveau de l’aqueduc de Maintenon est achevé.

Malgré une tentative pour reprendre les travaux à la fin du règne de Louis XVI, le projet d’amener l’Eure à Versailles ne sera finalement jamais réalisé.

Sur la piste des rigoles de Maurepas

Cheminement des rigoles de Maurepas, sur le plan d'intendance du XVIIIème
Cheminement des rigoles mis en évidence sur le plan d’intendance de la paroisse de Maurepas (1787)
Archives départementales des Yvelines

La première rigole commence sur la commune de Coignières, à une centaine de mètres du carrefour des Bruyères (près du centre équestre et du club d’éducation canine), et à une altitude de 172 m. Elle traverse la RD13 (route de Montfort), chemine vers le nord jusqu’au bois, où elle oblique vers l’est. Elle contourne le point bas que constitue la place de la Croix Blanche (167 m) par le sud.

Sur cette première partie du trajet, et jusqu’à l’école de la Marnière, il est facile de suivre la rigole, aménagée en promenade. De l’autre côté de l’avenue du Perche, la rigole disparaît sous le bitume de la Ville nouvelle. L’analyse du cadastre ou une vue aérienne permet pourtant de reconnaître sa trace sur plusieurs centaines de mètres (square de Rohan, place de la Rance).

Suivant sa courbe de niveau, la rigole tourne ensuite vers le sud pour éviter la dépression où le ru de la Courance prend sa source, puis elle se jette dans l’étang des Bessières.

La seconde rigole part du hameau du Coudrai, qui se trouvait au nord de la commune, à l’emplacement actuel de l’école des Coudrays. Elle chemine d’abord en direction du sud-est, franchit le boulevard du Rhin au niveau du stade du Bois, puis oblique sud-ouest après le bois des Hauts-Bouleaux pour venir également se jeter dans l’étang des Bessières. Cette rigole n’est plus visible sur le terrain, mais l’accotement planté qui borde l’avenue de Picardie suit fidèlement son trajet entre l’école des Coudrays et le centre nautique.

L’étang des Bessières est une retenue d’eau artificielle, qui se situait à l’intersection du boulevard de la Loire et de l’axe avenue de Gâtine/avenue de Vendée (rond-point de Mopti). Une digue haute de seulement quelques mètres est aménagée entre le square d’Anjou et le square du Val d’Anjou, et empêche l’eau de suivre la pente naturelle vers la source du ru de la Courance. Même s’il a été comblé avant la création de la ville nouvelle, son nom figure encore sur le cadastre et les actes notariaux : les quartiers Malmedonne et Haute-Futaie sont cadastrées lieu-dit l’Etang des Bessières (alors que le quartier des Bessières est cadastré lieu-dit le Chemin perdu ou la Rigole).

Pour rejoindre l’étang des Noés, la rigole partant de l’étang des Bessières doit franchir la petite hauteur (170 m) sur laquelle a été construit le centre ville de Maurepas. Ce franchissement s’effectue par un aqueduc souterrain, long d’environ 600 m. Il s’enfonçait au niveau du milieu du mail, et débouchait au niveau du rond point des cités amies. Les trajets rectilignes du mail et de l’allée de la Côte d’Or dans son prolongement correspondent précisément à l’axe de l’aqueduc.

De l’autre côté du centre ville la rigole chemine à nouveau à l’air libre. Elle traverse la RN10, puis son passage est encore partiellement visible sur la commune de la Verrière.

Cheminement des rigoles sur le plan de Maurepas dans les années 1970
Plan de Maurepas (début des années 1970) sur lequel figure encore le tracé de la rigole royale sous le nom « d’aqueduc des eaux de Versailles ».

Cheminement de la rigole mis en évidence sur le plan de la résidence du Bois de Maurepas
Plan de la résidence « le Bois de Maurepas » faisant apparaître le tracé de la « rigole de l’état » (vers 1968).

Conflits d’usage et bornes à fleur de lys

Le plateau de Maurepas –comme le plateau de Trappes– est une terre argileuse, imperméable, souvent recouverte par des eaux stagnantes. La toponymie en garde la trace : la Mare aux saules à Coignières, les Sept mares à Élancourt. Pour les paysans du XVIIe, le creusement des rigoles royales qui assure l’assainissement et la fertilisation des terres constitue donc un progrès.

Cependant, en détournant vers Versailles les eaux du plateau, les rigoles de Maurepas privent le ru de la Courance d’une grande partie de son débit, ce qui n’a sans doute pas été sans conséquence sur les activités en aval.

Les années passant, les rigoles qui ne sont plus protégées par la crainte du roi, ni entretenues par ses ingénieurs et ouvriers, sont progressivement « annexées » par les paysans riverains, et remplissent de moins en moins leur rôle de drainage.

Plusieurs missions de reconnaissance sont menées à la fin du XVIIIe puis sous le Consulat pour cartographier le réseau et affirmer son emprise –c’est désormais une propriété nationale–, puis sous la Restauration les rigoles sont rigoureusement bornées par des équipes de géomètres.

De 1819 à 1824, l’administration du Domaine de la couronne effectue donc plusieurs missions à Maurepas. Ces missions font l’objet d’un rapport d’une cinquantaine de pages manuscrites, consultable aux archives départementales. C’est de cette époque que semblent dater les bornes à fleur de lys qui marquent l’emprise des rigoles, et non du temps du Roi Soleil.

 BORNE A FLEUR DE LYS

En 1967, quand la Ville nouvelle remplace les champs sur le plateau, l’étang des Bessières est déjà asséché. Les rigoles ont été partiellement protégées par leur statut de propriété domaniale. Dans le village, elles sont aménagées en promenade piétonne ; dans les quartiers nouveaux, elles sont affectées à des espaces publics (voiries ou squares) et non loties.

Dans le quartier des Bessières, la place de la Rance accueille un bassin où l’eau s’écoule (désormais transformé en bac à fleur). Au centre ville, l’Allée de la Côte d’Or –construite au dessus l’aqueduc– s’orne de bassins alimentés par les eaux de pluie (détruits lorsque la verrière qui couvrait cette rue piétonne a été enlevée). On peut voir dans ces deux réalisations un discret clin d’œil au réseau hydraulique complexe qui a marqué l’histoire du lieu.

Références

  • Compte rendu du travail de reconnaissance des rigoles de Maurepas, Archives départementales des Yvelines, 11140W38, p. 185-235, transcription par Claude Lallemant pour le CSMV.
  • Vauban et les voies d’eau : les étoiles de Vauban, collectif, éditions du Huitième Jour, 2007.
  • Vauban, l’intelligence du territoire, Martin Barros, Nicole Salat et Thierry Sarmant, éditions Nicolas Chaudun et Service historique de la Défense, 2006.